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La sorcellerie

vendredi 22 mars 2019

Pour un « blanc » cumulant l’amour de l’Afrique magique, l’affection de l’Afrique sensuelle et chaleureuse avec la responsabilité d’être thérapeute des traumatismes en général et de guerre en particulier, aborder le vaste thème de la sorcellerie est une gageure. Je vais tenter de le faire en gardant un profond respect pour mes frères et sœurs africains qui ne doivent pas interpréter les points de désaccord que j’exprime comme une dévalorisation de leur pensée ou de leurs croyances. Je réitère s’il en est besoin que je suis convaincu qu’un individu prend toujours la meilleure décision possible compte tenu de son stade de développement et de la situation à laquelle il est confrontée. Je crois aussi fondamentalement que chacun d’entre nous participe, délibérément ou non, à tout ce qui se passe dans nos vies. Les réponses de la sorcellerie sont souvent fondées face à des drames inexplicables tant en milieu rural quand zone urbaine. Et ce n’est pas parce que la sorcellerie fut une réponse en Europe il y a 200 ans que nous devrions regarder ce qui se passe dans certaines régions du continent avec dédain et arrogance. Nous sommes passé par là et encore de nos jours la rumeur et le buzz provoquent un lynchage médiatique qui s’apparente aux accusations en sorcellerie que nous avons à traiter en Afrique.
La pensée « Noire » et la « Blanche » ne sont pas fondées sur une même lecture du monde, la première envisage un monde multiple où les « esprits » chargés d’intentionnalité interviennent dans l’espace des vivants à chaque manifestation de désordre ; il est possible de négocier avec eux et de réparer les fautes qui les ont contrariés. Chez les « blancs » la pensée dite logique attribue un effet à une cause, les esprits n’existent pas ou sont confinés au cimetière entouré des murs qui les empêchent de venir intervenir chez les vivants. En fait les morts ont perdu leur pouvoir de nuisance pour les vivants, il reste que de les honorer perpétue les valeurs qu’ils nous ont enseigné et garde la mémoire de leurs sacrifices comme modèles pour les générations avenir. En fait ces deux modèles ont du sens, et si nous sortons de la dualité exclusive de l’un ou de l’autre, ils peuvent cohabiter et prendre chacun une part du sens qu’ils véhiculent dans l’édification des générations. Avant d’aborder directement la sorcellerie et sa fonction sociale je ne peux éviter une comparaison avec un autre drame africain l’esclavage. On nous bassine au sujet de la traite Atlantique, oubliant vite que l’esclavage existait partout de par le monde avant l’organisation de ce commerce et qu’aujourd’hui, il existe encore en Afrique et dans certaines parties du monde notamment au Moyen Orient.
Une équation pour définir ce commerce : Un « produit » (humain) + 1 vendeur + 1 acheteur = la traite. La même équation transposée pour la sorcellerie est : Un message ou une intention malveillante + un émetteur + 1 récepteur = le commerce de la sorcellerie car il s’agit bien d’un commerce. Un autre constat s’impose, la sorcellerie n’existe pas dans tous les pays quel que soit leur niveau de développement ce qui laisse à penser que la sorcellerie comble un vide là ou d’autres pratiques comblent ce vide autrement. Dans les pays dits développés on rencontre des demandes d’exorcisme qui sont dans plus de 95% des cas des personnes qui relèvent de la psychiatrie classique. Depuis que les services fermés de psychiatrie ont disparus bon nombre des patients qui devraient s’y trouver se retrouvent en souffrance en liberté avec des hospitalisations intermittentes ou lorsqu’ils ont commis des délits, en prison. La prison est de loin le lieu le moins approprié pour les prendre en charge. Il faut préciser que le délire est une pathologie dans un univers unique alors qu’il est une communication avec les esprits dans un univers multiple.
La sorcellerie a souvent une place et un rôle d’articulation dans la société africaine entre la désespérance (le sans issue) et le bouc émissaire qui donne, lui une réponse à l’inexplicable. Nous sommes dans la pensée magique « adulte », elle n’est pas infantile ! Dans des sociétés où la conscience de la responsabilité individuelle est absente, la sorcellerie donne un sens au chaos. En Afrique comme dans de nombreux pays du sud le temps et l’espace se confondent. Un africain en retard aura toujours de multiples excuses pour justifier son retard soit c’est le parcours en tant qu’espace qui a mis des entraves soit le temps lui-même s’est altéré (dilaté ou raccourci). Sa sincérité ne sera pas en cause, dans ce monde multiple les objets et les choses sont habitées d’esprits. Votre véhicule peut s’opposer à votre voyage tout comme la route elle-même.
C’est une chose de croire que le mal existe dans l’univers, c’est une autre chose de prétendre identifier l’auteur du mal et de lui attribuer la cause des malheurs, quand ils ne sont pas en contact directs et physique.
S. Freud nous a montré que dès que la circulation de la parole s’interrompt les pulsions de mort se mettent en route. Dans la sorcellerie on peut imaginer que l’indicible publiquement doit passer par l’intentionnalité invisible. Une mise à plat publique du conflit avec l’expression des besoins et griefs des protagonistes rendrait inopérante la manœuvre de sorcellerie. La haine et l’intentionnalité malveillante sont également réparties dans le monde dans les sociétés occidentales on considère que la haine empoisonne beaucoup plus celui qui la ressent que celui à qui elle est destinée alors que dans un monde multiple elle acquiert une force meurtrière. Paradoxalement ceux qui croient à la sorcellerie disent qu’elle est sans limite et se défie des distances mais lorsqu’on l’identifie dans un enfant ou un membre du groupe on commence par le bannir et le mettre à la rue or là chacun pense qu’il est suffisamment protégé par cette mise à l’écart…
Pour danser le tango il faut être deux, de même pour commettre un crime il faut que le criminel et la victime soient compétents chacun dans leur rôle sinon cela ne fonctionne pas, je ne prétends pas que chacun a une volonté délibérée de se retrouver dans ce paroxysme meurtrier. Dans ma profession je n’ai jamais rencontré de criminel se levant le matin se disant « tient aujourd’hui je vais commettre un meurtre » (à l’exception d’assassinat planifié) ni de victime décidant « tient je vais être victime aujourd’hui. » Par contre je suis convaincu que chacun avance pas à pas par une suite logique de mini gestes choisis qui rapprochent de l’événement fatidique. Je pense qu’il s’agit de même dans la sorcellerie, elle ne peut fonctionner que si la « victime » y adhère. Je dis souvent : « Être superstitieux ça porte malheur. » Car chaque fois que l’on fait une prédiction on se comporte de manière compatible avec sa réalisation.
Les accusations de sorcellerie sont toujours de convenance car il s’agit de trouver une personne pour porter la responsabilité du malheur du groupe ce qui de ce fait, exonère la responsabilité des autres membres du groupe. Ce n’est que très rarement qu’une personne de pouvoir est accusée de sorcellerie cela se dirige le plus souvent sur les plus faibles ou les plus vulnérables. Les différences notoires, les handicaps physiques ou psychiques, les personnes déjà frappées d’un malheur (veuves, orphelins, albinos) sont considérées comme déjà porteurs des signes de la sorcellerie. Dans le cas des enfants il y a la multitude issue des couples recomposés suite au décès ou au divorce, le nouveau partenaire ne veut pas prendre en charge les enfants issus de l’union précédente. Très vite des conflits apparaissent c’est alors que les gestes de transgression ou d’incivilité deviennent autant des signes indéniables de sorcellerie qui justifie de mettre l’enfant dans la rue… Puis il y a les bébés qui ont la malchance de naître par la face, le siège, les pieds d’abord ou de tomber au sol sur le ventre au sortir de la mère ou encore ceux qui ont des germes de dents, qui marchent trop tôt, sont nés prématurés sont voués dans bien des cas à être exécutés. Dans certains villages du nord Bénin il y a des exécuteurs dont la fonction est de supprimer les mauvais éléments qui pourraient mettre en danger le groupe et sa survie, ils sont considérés et rétribués de manière tout à fait ouverte. Ce sont souvent les voisins qui signalent les « signes » condamnant le nouveau né, ils exhortent l’exécuteur qui vient alors arracher l’enfant des bras de sa mère pour l’emmener dans la forêt en le tenant par les pieds, là il lui fracasse la tête contre un tronc d’arbre puis enterre le corps de l’enfant. A son retour au village il est fêté et rétribué pour avoir accompli un geste salutaire à la communauté. Ainsi la souffrance et l’horreur nourrissent la sorcellerie.
La sorcellerie est aussi un fond de commerce, toutes les tentatives pour en diminuer l’impact se heurtent à ceux qui en bénéficient : les hommes politiques qui l’utilisent comme menace, les pasteurs et prophètes de multiples églises qui pratiquent des exorcismes aussi coûteux que dangereux, les parents et adultes qui trouvent là un bon moyen de se débarrasser à bon compte d’enfants en surnombre. Par ailleurs ces enfants marginalisés entretiennent un fond de main d’œuvre facilement exploitable pour toutes les activités illicites depuis les mines clandestines jusqu’aux travaux agricoles saisonniers. Le monde de la délinquance y trouvent de « petites mains » pour tous les coups tordus possibles. La prostitution est nourrie de ces enfants qui se vendent pour survivre et le trafic organisé d’organes trouve là des enfants des rues qui n’ont pour la plupart pas d’état civil.
Après la tenue en Juin 2014 d’un colloque organisé sur le thème « Des Enfants « dit Sorciers » par l’OPHP de Lubumbashi et le Tribunal pour Enfant de la ville de Lubumbashi en RD Congo, je reste inquiet sur les changements qui vont pouvoir s’opérer après ce colloque, il semble qu’il faudra beaucoup de temps avant que des changements soient notables. La croyance que la sorcellerie existe est particulièrement entretenue par les multiples églises, au nom de la Bible prise au sens littéral ; donc le système s’auto alimente il faut des « ensorcelés » à exorciser pour les pasteurs locaux.
Pour ma part j’ai mis un pied dans le système pour tenter de sortir de l’emprise certains jeunes accusés de sorcellerie, pour cela je les rencontre physiquement, je les écoute pour montrer à chacun que je ne crains pas leurs « terribles pouvoirs. » Après un entretien approfondi, je déclare solennellement qu’il y a eu erreur, il n’y a pas de sorcellerie en eux je m’en porte garant. Puis je vois comment rétablir le dialogue familial interrompu et je traite la résolution de conflit au mieux. Malheureusement la vraie raison est la pauvreté et un placement en institution est la meilleure garantie qu’ils soient scolarisés.